Reportage égalité
Voyage au pays des arcs-en-ciel
Début septembre, une quinzaine de femmes de la HES-SO ont visité l’Islande, afin de mieux comprendre comment est produite et exploitée l’énergie géothermique dans le pays aux 300 volcans, où la chaleur du magma affleure la surface terrestre.
Elles en ramènent un dossier, en ligne dans quelques jours, des images d’une nature spectaculaire, aussi rude que magnifique, et une expérience de vie hors du commun.

Spectacle surprenant sur le parking de l’aéroport d’Akureyri, nord-est de l’Islande, pour les rares voyageurs débarquant en ce 30 août à 300 km du cercle polaire : une grappe de filles organisent trois équipages de 4X4 et leurs remorques, cuisine y compris, avant de déguster une soupe debout entre les monstres mécaniques chargés de leur montagne de bagages… L’équipe de la HES-SO commence son périple de neuf jours à travers l’Islande. Au programme, visites techniques - usines électriques et géothermiques de Krafla et Svartsengi, serres du centre de recherche du Collège d’horticulture de Hveragerdi - balades dans la nature sauvage et camping par tous les temps.
Ces jeunes femmes ne sont pas là par hasard. Elles étudient ou travaillent toutes dans une des écoles d’ingénieurs de la HES-SO. Technicienne en matériau, étudiantes en chimie, en gestion de la nature, en architecture, ingénieures en géomatique, en microtechniques, en ingénierie du bâtiment/architecture ou en génie microbiologie , docteures en biologie, en sciences du vivant ou ingénieure physicienne, elles ont choisi de découvrir les forces qui se cachent derrière le grand désert volcanique, les chutes d’eau glacées et la steppe de la lointaine Islande.

Au-delà de la découverte du pays, leur but est de mieux comprendre comment les humains peuvent tirer parti de leur environnement naturel, même le plus difficile ou dangereux qui soit. Pas simple de vivre sur une île qui comporte 300 volcans, dont la majorité des terres est inexploitable et inhabitable. En Islande, la terre tremble tous les jours, transformant constamment les courants géothermiques, donc la chaleur du sol. Il arrive que des zones entières soient condamnées, devenues dangereuses même pour une simple balade, ou que des familles doivent déménager car la terre bout sous leurs pieds. Le génie humain a tenté de trouver des aspects positifs à cette situation. Ainsi le pays est très avancé dans sa connaissance et dans l’utilisation de l’énergie géothermique pour produire de l’électricité.
Dans le Nord-est, le paysage est strié de tuyaux amenant la vapeur brûlante vers les turbines qui la transformeront en énergie. Sous une pluie battante et froide, les filles visitent toutes les installations. Les questions fusent, en anglais : elles ont pris le temps, en Suisse, de soigneusement préparer les visites par groupes de quatre. Pénétrer au cœur de l’usine est un double bonheur: intellectuel lorsqu’on suit avec grand intérêt le parcours de la vapeur, sa transformation en eau chaude, et les explications très complètes des ingénieurs : physique car on peut enfin se réchauffer un peu…

Pour toutes, c’est le voyage des premières fois : conduire une Landrover à travers les gués et sur la piste de lave, observer avec émotion un rassemblement d’oies sauvages, organiser un campement sous la pluie et dans le vent du Nord. Elles ont même su voyager sans aucune anicroche dans un grand groupe de filles, au mépris des clichés égrenant que cela se passe toujours mal… Chacune a su enrichir le groupe de ses compétences professionnelles ou qualités humaines, toutes les ont reçues sans arrière-pensées.
Très vite, les voitures se transforment en centre de documentation : Emilie et Mary-Line sortent les guides pour vérifier leurs observations. Ça ? C’est une oie à bec court ; ça ? Un bouleau, bizarre car peu développé à cause du froid et tordu par le vent. Toutes s’extasient avec les naturalistes devant le grand cormoran, très à l’aise au milieu des flots tumultueux de la spectaculaire chute Godafoss. Et personne n’oubliera désormais que le mâle lagopède, si rare en territoire helvétique, se reconnaît à son sourcil rouge. Roxane y ajoute ses connaissances médicinales des plantes et Sylvie, une passionnée de l’Islande, y va de son explication géologique ou historique.

Cuisiner de nuit, dans la remorque ? Celles qui ont passé par le scoutisme organisent le tout de main de maître. Les nuits sont froides? Chantal, qui a arpenté moult terres lointaines et en a vu d’autres, donne ses trucs.
Elles sont passionnées, intelligentes et perfectionnistes, volontaires, énergiques et drôles, solidaires; toutes sont fières de leur choix professionnel et déterminées dans leur vie quotidienne. L’Islande, pays de feu et de glace, saura révéler ces qualités.
Chacune parvient à oublier l’inconfort de certains moments pour s’extasier devant la beauté des paysages traversés, leur diversité, et même reconnaître que cette fichue pluie n’arrive pas à attrister la terre d’Islande, où la végétation reste basse mais chatoyante dans son camaïeu d’automne évoquant la Provence.

« Je suis sûre que l’islandais doit avoir plusieurs mots pour désigner le vert, il n’y en a pas deux de pareils », note Emilie. Et le groupe n’a pas encore vu les mousses du Landmannalaugar, qui partent à l’assaut des roches noires ou rouges dans des dégradés infinis. Se promener dans cette immensité sauvage, vallée de lave tourmentée qui ressuscite les monstres et les fées de l’enfance, est une expérience qu’aucune n’oubliera de sitôt. Les nombreuses pierres aux couleurs et formes improbables ramenées dans les valises, se chargeront d’ailleurs de rappeler la magie des lieux.
Moment impressionnant à Grotagja, lorsque le groupe se retrouve devant la faille provoquée par la séparation des plaques tectoniques eurasienne et américaine, avec le sentiment d’une balade hors du commun. Aucune ne se risque néanmoins à un bain dans une des deux grottes formées en dessous de la falaise, dont les eaux affichent plus de 50 degrés.

Où que l’on regarde dans cette région de Myvatn, l’horizon est strié des fumerolles produites par les zones d’activité géothermique, donnant au paysage des allures très mystérieuses. Dans un tel environnement, pas étonnant qu’autrefois, les habitants de ces contrées aient peuplé leur imaginaire d’histoires de sorcières et de trolls pas toujours sympathiques.
Excepté sur la piste des volcans, où les conductrices relèvent, tour à tour, le défi d’une conduite très sportive sur les pierres de lave ou la pierre ponce, ces vapeurs accompagneront tout le voyage de leur caractéristique odeur soufrée.
A la surprise des premiers jours, notamment sur le site de Namaskjard où la terre bouillonne à ciel ouvert, succèdera presque l’habitude de côtoyer ces phénomènes. En restera une conscience plus aiguë de vivre sur une boule en fusion.
Beaucoup de sérieux et d’intérêt scientifique dans les visites ainsi que devant les marmites de boue, les émanations de vapeur brûlante et sulfureuse, les lacs chauds dans lesquels les courageuses se baignent malgré un vent glacial; mais aussi beaucoup de rires devant le froid, les tentes trempées et la nourriture en sachet. Un régal quand on a faim, reconnaissent même les puristes. L’Islande est passée par là, ramenant chacune à l’essentiel, et l’humain à sa place. « Une toute petite place qu’il ne devrait pas oublier », souligne Mélanie. Après cette « parenthèse hors de tout, dans des lieux sans empreinte humaine », chacune essaiera de s’en souvenir, au retour, dans son train-train aussi confortable que stressant et parfois futile.

Galerie balade en bateau au large de Reykjavik
Marie-Christine Pasche