Reportage égalité

Visite dans l’usine du monde

Destination lointaine pour ce voyage d’études 2010: 24 personnes s’envolent pour la Chine le 31 juillet, en visite dans l’usine du monde. Guangzhou et son développement fulgurant, Dongguan, Ningbo, Hangzhou - son lac et sa qualité de vie, Suzhou où s’est installé Logitech et enfin Shanghaï, avec la visite de l’exposition universelle lors de la journée du Pavillon suisse.

Au pied de la New Pearl River Tower de Gangzhou, encore en construction, s’élevait une colline. L’ancien consul de Suisse avait pris l’habitude de s’y rendre régulièrement pour appréhender d’un coup d’oeil l’immense quartier bordant la rivière Pearl et ainsi mesurer son évolution fulgurante. Son successeur Ulrich Hunn n’aura pas cette opportunité. Comme les anciennes habitations, la colline a disparu, laissant sa place à des immeubles rivalisant de hauteur et de design. Un stade, un opéra, un musée et des milliers de bureaux se partagent aujourd’hui cet espace, confié à des architectes du monde entier qui y laissent libre cours à leur talent.



C’est là, au cœur de ce gigantesque chantier, que le groupe plonge dans la Chine moderne. Celle qui avance à pas de charge vers son avenir, avec détermination et une force de travail laissant les visiteuses pantoises. Cette frénésie est encore plus palpable à Gangzhou, puisque la ville se prépare à accueillir les Jeux asiatiques en ce mois de novembre 2010. Partout on aménage des parterres de fleurs et les chantiers des gratte-ciel sont actifs jour et nuit.

 

 

Comme un électrochoc

Tout au long du voyage, les ingénieures et architectes de la HES-SO prendront cette force comme un électrochoc qui entraîne une foule de questions, personnelles et professionnelles. Comment ne pas admirer la beauté du nouvel opéra conçu par l’architecte d’origine irakienne Zaha Hadid, qui a posé son œuvre comme deux galets au bord de l’eau ? Ou se passionner pour la conception du nouveau Musée, dont l’architecte Paul Peng s’est inspiré des boîtes à secrets chinoises afin d’abriter les trésors de la province de Guangdong ? Dans le même temps, comment comprendre ce choix de simplement raser le passé d’une ville et de ses habitant-e-s ? Est-ce le fait d’une culture ou d’un pouvoir ? Les voyageuses ne seront pas vraiment convaincues des réponses à ces questions… mais percevront la fierté des Chinois-e-s impliqué-e-s dans les réalisations visitées, à les présenter à des étrangères.

L’or bleu

Ce périple dans la province de Guangdong, organisé spécialement par Claudio Boer de Swissnex et son assistante Cassie, qui travaillent aussi pour la SUPSI, soeur tessinoise de la HES-SO, nous permet de plonger dans LE territoire choisi par les autorités chinoises il y a plus de 20 ans pour s'ouvrir au commerce et aux investissements internationaux.  Sur quelques dizaines de kilomètres, les villes de Shenzhen, Guangzhou, Dongguan et Foshan abritent des dizaines de milliers d’usines produisant environ un quart de toutes les exportations chinoises, et comptent une population estimée à 30 millions d’habitants. Au cours des dernières années, ses capacités d’épuration des eaux usées dans le delta de la rivière des Perles ont été fortement étendues mais restent insuffisantes. Le groupe a d'ailleurs l'occasion de s'en rendre compte en visitant la station d’épuration de Dongguan, où sera testé dès cet automne le procédé HydroNET, soutenu par l’Agence suisse pour la promotion de l’innovation (CTI), et que nous présente sur place Claudio Boer. 

Communiquer est difficile, même si la présence permanente de deux étudiantes chinoises, Xiaowen et Dan, est un privilège qui permet, lors des visites techniques, de dialoguer, même sans l’anglais. Chacun est heureux de renseigner, de faciliter la vie des hôtes, dans une tradition d’accueil bien vivante. Sauf à Dongguan, où la visite de SAE – du groupe japonais TDK - tournera en farce. Comme partout, mais peut être un peu plus qu’ailleurs, dans cette entreprise où 22’000 employé-e-s fabriquent des têtes de lecture magnétiques pour disques durs, « le temps c’est de l’argent. » Et comme les Suissesses ne sont pas des clientes potentielles, le tempo de la visite leur laissera tout juste le loisir de s’étonner devant une production de masse digne du début du 20ème siècle, réalisée dans des chambres blanches et sur des machines du 21ème à très haute technologie. Une course sans photos, cela va sans dire étant donné l’ambiance…

Un accueil digne d’un chef d’état

Toute autre atmosphère quelques jours plus tard à Ningbo, où l’entreprise Youngsun réserve aux étudiantes un accueil digne d’un chef d’Etat ! Après une nuit presque blanche – vol du soir reporté à 6 heures du matin et transfert au milieu de la nuit dans un hôtel où il a fallu commencer par faire les lits ! – il s’agit de faire bonne figure devant des hôtes ravis et les caméras de deux télévisions locales… Le buffet offert dans un grand hôtel de la ville avant la visite de l’entreprise tombe à pic pour redonner un peu de couleur aux visages fatigués. Du reste, tout au long du voyage, les repas seront des moments privilégiés, faits de découvertes gastronomiques et culturelles. A Ningbo, l’intérêt de la visite suffira à redonner un coup de fouet à la troupe : Youngsun ouvre tout grand ses ateliers de production et sa chaîne de montage, où se fabrique tout l’assortiment des bricoloisirs occidentaux, du pommeau de douche à la perceuse, en passant par des nains de jardin…






Manifestement, certaines critiques quant à la qualité des produits chinois sont parvenues jusqu’à Ningbo : les ingénieurs insistent beaucoup sur le respect des normes internationales, et les multiples contrôles auxquels sont soumis les dizaines de produits en plastique produits par leurs 200 ouvrières et ouvriers. Un personnel que le groupe pourra côtoyer, rare privilège… Le discours des responsables est révélateur de l’ambition chinoise actuelle : ne pas se contenter de fabriquer, mais progresser en recherche et développement, pour également concevoir leur production.

Enfin la Chine traditionnelle

« Hangzhou, ville de la qualité de la vie » proclame les affiches dans cette cité qui a su maintenir un équilibre entre ville et nature, ancien et moderne. Ses dirigeant-e-s ont sans doute compris tout l’intérêt économique de cet effort, puisque sa situation, au bord d’un grand lac et à trois heures de voiture de Shanghaï, incite au tourisme. Il y a d’ailleurs foule le samedi matin sur les berges et les îles du lac : des centaines de familles s’y promènent à la queue leu leu dans un décor de fleurs de lotus. 

Moment de charme presque rassurant pour des occidentales, qui n’avaient jusqu’ici pas encore rencontré la Chine de leur imaginaire. Là, en grimpant les centaines de marches conduisant aux vestiges d’un temple taoïste en haut d’une colline luxuriante, cette fois on y est ! Malgré une chaleur toujours plus éprouvante, chacune escalade avec le sourire, contente de retrouver un peu de poésie bucolique, après toutes ces visites urbaines et industrielles.

Lieu de villégiature 

Les prix du Mall - gigantesque galerie marchande - sont à la hauteur de la réputation de Hangzhou, lieu de villégiature et même de résidence de familles chinoises très aisées. Les constructeurs de voitures de luxe occidentales ne s’y trompent pas, ils ont tous ouvert d’immenses concessions en ville ! Les « fashionistas" de l’équipe ne feront pas d’affaires ici, sauf le soir venu, dans la rue piétonne de la vieille ville où s’agglutinent les échoppes de souvenirs et d’artisanat. Eventails et baguettes fantaisie rejoignent les valises en nombre.



Pas de visite en Chine sans thé, et la journée de dimanche sera consacrée à ce qui est dans ce pays bien davantage qu’une boisson. C’est aussi le jour de Dan, cette étudiante chinoise qui a passé six mois à la HES-SO Valais dans le cadre de son master ; elle présente son travail sur l’analyse des polyphénols. Le groupe vit ensuite un moment de grâce avec deux cérémonies du thé présentées par des étudiantes du département de la science du thé à l’Université Zhejiang. Mais le programme n’attend pas et c’est presque en courant que le groupe parcourt le musée national et les plantations de thé. Grande frustration sur le chemin de la gare routière de Hangzhou, pour changer de ville.


Suzhou, « la Venise d’Asie » a gardé de son époque impériale des jardins de toute beauté qui ravissent les architectes du paysage. Elles s’en mettent plein les yeux, photographient les détails, admiratives devant la grande science de leurs lointains prédécesseurs, qui ont pensé la place de chaque plante, de chaque pierre, pour inspirer la sérénité et magnifier l’équilibre en toutes choses.

La souris de Logitech

Un havre de paix avant de retrouver la modernité chinoise chez Logitech : une journée entière consacrée à la souris qui a révolutionné l’utilisation des ordinateurs domestiques. Ici à Suzhou, on conçoit, produit, teste et contrôle cet animal technologique, né en Suisse mais délocalisé en Chine – à Taïwan puis Suzhou – depuis 1995. 7'500 personnes travaillent dans les halles modernes de l’entreprise, femmes dans leur grande majorité, en équipes de 2X8.

Le groupe ne peut quitter Suzhou sans découvrir un des quartiers qui donne son surnom à la ville : tour en bateau sur les canaux dont l’environnement mériterait un ravalement. Les maisons habitées sont très délabrées : les architectes imaginent le lustre qu’on pourrait leur redonner. Quant aux ingénieures, elles s’inquiètent plutôt de la qualité de l’eau, les canaux faisant office de lave-linge et d’égout à ciel ouvert… La Chine commence à se préoccuper d’environnement, notamment de l’assainissement de ses eaux usées. La gestion de ces questions dans des villes gigantesques et surpeuplées est difficile, beaucoup reste à faire…

Les contrastes de Shanghaï

Dernière étape du périple, Shanghaï s’offre de nuit, comme une vision psychédélique. Au centre, tout y est démesure : la foule, la hauteur des immeubles, les illuminations en cascades colorées. C’est là aussi que le groupe passera un record de vitesse terrestre, 431km/h, dans le train Maglev à sustentation magnétique, dont un tronçon de test transporte les voyageuses sur 34 km jusqu’à l’aéroport. Une visite passionnante qui conduit les étudiantes dans la salle de contrôle de ce bolide allemand, qui est conduit à distance et par écran d'ordinateur interposé. 




Entre une virée en métro – une aventure dans cette foule compacte - et la visite du pavillon suisse de l’Exposition universelle, chacune trouve le temps de se préparer spécialement pour rencontrer la présidente de la Confédération, Doris Leuthard, venue pour la « Journée suisse » de Shanghaï 2010. On peut être ingénieure, architecte, et aimer se faire belle : certaines étrennent une robe chinoise, d’autres courent chez le coiffeur pour un chignon ou un lissage à la chinoise ! Les questions à la Présidente sont prêtes, fruit d’une discussion préalable, comme avant chaque visite technique. Les jeunes femmes sont touchées : Doris Leuthard a aussi sollicité leurs premières réactions à ce voyage en Chine.

Shanghaï c’est aussi la première rencontre avec l’envers du décor moderniste présenté partout. La nouvelle Chine a aussi ses exclus qui dorment dehors à une encablure de l’hôtel et de la rue piétonne principale, où le luxe du monde entier s’est donné rendez-vous dans une succession de boutiques grandiloquentes. Il suffit de marcher quelques mètres à côté de ce parcours balisé pour être transporté dans l’espace et le temps vers un pays pauvre. Le contraste est saisissant, rappelant aux visiteuses qu’elles n’ont vu qu’une petite facette de ce pays immense.

Marie-Christine Pasche

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